14 mai 2008
Le chemin de l'oubli
Lors de mon séjour au Maroc, j'ai fait l'acquisition d'un joli livre de poèmes, "Les chants de la Tassaout" de Mririda N'Aït Attik, poètesse berbère née dans les années 20!
Ces poèmes ont été traduits du dialecte Tachelhaït par RENE EULOGE, instituteur.
Il fut sans doute, au début des années 20, le 1er étranger à parcourir les régions reculées du Grand Atlas, ses plus hauts sommets et ses plus profondes vallées.
Vous pouvez admirer les photos de cette belle vallée chez mon ami Photoeil dans son billet " LA TESSITURE DE LA TASSAOUT "
Durant ces années passées auprès de ses amis berbères des hautes vallées, il acquière la maîtrise parfaite du dialecte Tachelhaït et accumule une masse considérable de documents écrits et photographiques sur l'Atlas.
Petite indroduction, indispensable pour planter le décor!
Par René Euloge
" Pour traduire de tels poèmes, la pratique de la langue et une profonde connaissance des rites et des us et coutumes sont nécessaires. Mais cette condition étant remplie, comment rendre tout le charme de ces images, de ces allusions, de ces jeux de mots qui n'ont d'équivalents dans notre langue?
La traduction la plus fidèle ou la plus adroite ne parvient pas à restituer pleinement la saveur d'une telle poésie. J'en suis convaincu après avoir passé de longues années dans l'intimité des populations berbères.
Faut-il préciser que le dialecte tachelhaït est une langue antique parlée encore aujourd'hui mais dont l'écriture est tombée en désuétude depuis un temps immémorable.
Je me suis refusé à falsifier, à farder, à dépersonnaliser Ces chants de la Tassaout en leur concédant la richesse et les subtilités de la langue française et les ingéniosités savantes de la culture. Aussi, me suis-je gardé de les métamorphoser en vers français rimés avec art!
Les Chants de la Tassaout sont empreints de superstitions préislamiques et parsemés d'invocations à Dieu, aux saints protecteurs, aux genies de la montagne. Religion et magie s'y confondent. Il s'y rencontre plus d'amertume que d'enjouement et les accents en sont plus sévères que souriants. Mais ils gardent toujours un fond de sensualisme et d'observation à la fois attendrie, ironique et désabusée.
Tous les poèmes de ce recueil ne sont pas de la propre inspiration de Mririda mais ceux qu'elle devait à une ancestrale tradition orale, ou, plus récents, ceux du troubadour Ali d'Ibakellioum
Mais qui était Mririda?
Elle se disait native du village de Magdaz. Elle vendait ses charmes au zouk d'Azilal! Elle n'avait pas trente ans. Jolie, elle ne l'était point, malgré des yeux immenses au regard expressif
Mais au souk d'Azilal, qui pouvait prêter une véritable attention à son talent de poètesse et de chanteuse? Les sous-officiers français ne se souciaient guère de poèmes et de chants pour eux inintelligibles.
Quant aux " clients " indigènes, goumiers, conducteurs de camions, marchands et fellahs, ils manifestaient le mépris le plus total pour la poésie de Mririda. Le plaisir qu'ils venaient chercher, ils le trouvaient auprès des filles du souk! "
Photo: Patrick Flament
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J'ai déjà mis quelques uns de ses poèmes en ligne que j'ai découvert grâce au net! Maintenant que je suis en possession de ce recueil, je vous ferai découvrir de temps en temps les ballades de la Tassaout!
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Le chemin de l’oubli
Qu'il est loin derrière moi le jour de mon départ,
Le noir matin où j'ai quitté la maison,
Mon père, ma mère, mes frères et mes amis
Et celle que j'aimais et qui ne m'aimait pas.
Mes yeux battus, mes rides et ma barbe grise
Me disent qu'il est loin le temps de ma jeunesse
Lorsque le dépit et l'orgueil me poussèrent au départ,
Puisque celle que j'aimais, elle ne m'aimait pas...
*
Alors, j'ai pris la route, la route du chagrin,
La route des durs labeurs, la route de la faim,
La route de la colère, de la rancune, des malédictions,
Des amours de rencontre qui sont du désespoir.
Mon amertume s'est atténuée saison après saison
Comme fond l'horizon dans la brume du soir.
Plus guère ne me souviens du jour de mon départ,
Lorsque j'aimais encore celle qui ne m'aimait pas...
*
Chaque saison est venue s'ajouter aux autres
Comme chaque pierre nouvelle aux pierres du "kerkour" *
Qui écrasent la première gisant tout au-dessus.
Les années mieux que les pierres écrasent et ensevelissent.
Et je sais à présent ce qu'elle était, ma route,
La route prise autrefois, le chemin de l'oubli...
Je ne l'aurais pas connue en restant au village,
Mais celle que j'aimais, elle ne m'aimait pas.
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Mririda N'Aït Attik
* Kerkour: Tumulus, cairn élevé sur la tombe d'un saint ou sur le lieu où il a fait halte, ou bien au point le plus élevé d'un col.








